Communautés de prénoms

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Le monde social est complexe, mais pour le penser, il faut d’abord le simplifier. D’où la production de catégories, catégories savante ou du sens commun. C’est ainsi qu’on parlera de « prénoms arabes », de « prénoms juifs », de « prénoms turcs », de « prénoms aristocratiques »… en mélangeant aléatoirement et allègrement des ethnies, des positions sociales, des religions, ou des origines nationales et linguistiques. Faire cela, c’est ne pas rendre justice à la complexité du monde social ni à celle des classements quotidiens. Car ce qui est « arabe » pour certains est « méditerranéen » pour d’autres, par exemple, ce qui est « aristo » pour les uns est juste « moche et ringard » pour d’autres.
On peut cependant essayer de repérer des proximités et des distances entre prénoms, à partir des choix effectifs des parents. Notamment quand les parents ont plusieurs enfants. Si l’aîné est Augustin, la cadette sera-t-elle Clotilde ou Carla ? À partir des listes électorales parisiennes, j’ai constitué des « fratries » (à partir de l’année de naissance, du nom de naissance et de l’adresse d’inscription) : ce ne sont pas des fratries complètes (il n’y a que les personnes inscrites à Paris) et je capte sans doute de fausses fratries. Mais on fait avec ce qu’on a.
Le graphique suivant rapproche entre eux des prénoms qui sont assez souvent donnés au sein d’une même fratrie : à Paris, le frère d’Augustin c’est Timothée.


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Les couleurs ont été déterminées par un algorithme de recherche de communautés, mais elles sur-interprètent les différences : il n’y a pas des archipels de prénoms, mais un grand continuum le long duquel l’on passe, insensiblement, de Philippine à Abdoulaye.

Certains “clusters” font sens. Ainsi, en bas à droite, on trouve un groupe de prénoms qui ont été donnés “en retard”. Le corpus utilisé contient des individus qui sont au plus âgés de 28 ans et au plus tôt nés en 1986. Les Delphine, Thierry, Stéphanie… nées après 1986 ont reçu ces prénoms alors qu’ils étaient déjà sur le déclin. Qu’ils apparaissent ici ensemble est le signe que les parents aiment ces “prénoms démodés” ensemble. Dans les années 1990, si l’ainée est Célia, la cadette ne sera pas Virginie.

Tout en bas du graphique, deux “clusters” : l’un comportant une série de prénoms bourgeois (Augustin, Domitille), l’autre comportant des prénoms moins bourgeois (Quentin, Romain, Marion), des prénoms à la mode dans les années 1990… et ces prénoms sont reliés à des prénoms exotiques, néo-bretons ou pseudo-polynésiens (Nolwenn et Maéva). En combinant Thibaut et Thibault, Gautier et Gauthier, prénoms proches mais un peu différents, j’ai probablement contribué à la création de liens qui n’en sont pas.

Au centre du graphique, on trouve des prénoms à la mode entre 1990 et 2000 :

Cela explique leur caractère central : ce sont les prénoms du cœur de mon corpus de fratrie, et ils ont tendance à être fortement reliés entre eux. J’y verrai une petite différence, probablement : le groupe bleu/vert des Charlotte-Pauline-Paul né enter 1990 et 2000 est sans doute d’une origine sociale un peu plus élevée que le groupe des Alexandre-Nicolas-Audrey.

Au centre-gauche, un autre cluster de prénoms bourgeois (on est à Paris, il y en a beaucoup, mais il me faudrait un vocabulaire plus fin).

Oscar, Virgile et Hippolyte, Gabrielle et Héloïse. Mais Ophélie ? N’y a-t-il que moi qui aurait mis “Ophélie” ailleurs ?

Et en haut du graphique, trois clusters de prénoms.

Tout en haut, De Abdoulaye à Ibrahim, des prénoms d’Afrique sub-saharienne : le frère de Fatoumata est Moussa. En vert, des prénoms maghrébins, Mohamed formant un grand “hub”. Des prénoms plutôt en voie d’abandon (Walid, Ali, Ahmed), ou donnés en début de période (1986-1990). En rose le cluster le plus complexe, puisqu’on y trouve Isaure et Sofiane, Nathan et Aymeric. Comment est-ce possible ? Deux prénoms en sont responsables. Sarah, qui a comme frère Mohamed et David. Et Inès, qui a comme frère Yanis et comme sœur Alix. Deux prénoms assez fréquemment donnés dans les années 1990, et par des parents différents. Si Sarah avait été un garçon, certains parents aurait choisi Sofiane, d’autres parents Nathan. Si Inès avait été un garçon, c’aurait pu être Samy (ou Axel). Un même prénom, des mondes différents.

Si j’avais à poursuivre l’exploration, je pourrai projeter « l’arrondissement moyen » des prénoms de chaque cluster : 19e pour les uns, 6e pour les autres… Mais cela conduirait encore à différencier les prénoms, alors que, comme on peut le voir ici, c’est sans solution de continuité que l’on passe de l’un à l’autre.

Notes : Pour simplifier le graphique, je n’ai retenu que les liens les plus fréquents entre prénoms. Dans le monde réel, il y a des Augustins qui ont comme sœur Célia. Mais cela n’arrive pas souvent. Le but de cette simplification était de montrer l’enchaînement des choix, sans proposer une grosse boule de laine emmêlée où tout aurait été relié avec tout.